Des débuts aux années 80

UNE HISTOIRE EN CONSTRUCTION

Au milieu du 20ème siècle, la randonnée pédestre était encore peu pratiquée. L’idée de la conservation d’aires naturelles entrait dans ses premiers balbutiements, et pourtant certains changements s’amorçaient. En 1938, en Estrie, le parc National du mont Orford a été créé. Après la deuxième guerre mondiale, en 1949, le Club de Montagne le Canadien (CMC) a commencé à former une structure d’appartenance pour les randonneurs des Laurentides. Quelques années plus tard, les Sentiers de l’Estrie, sont apparus dans la zone géographique qu’on n’appelait encore que les Cantons de l’Est.

Cette région, entre les États-Unis, la Montérégie et Chaudière-Appalaches, couvre une superficie de plus de 13 000 km2. Ses paysages sont variés : petites montagnes, larges vallées, riche réseau hydrographique de rivières, de torrents et de lacs, forêts d’espèces nombreuses de feuillus que de conifères. À l’époque où les Premières Nations occupait la région, c’était était un territoire abénaki, comme en témoignent les recherches archéologiques qui font remonter à 12 000 ans leur occupation du territoire ainsi que de nombreux toponymes, qui, en langue abénaki font référence , essentiellement, aux activités de chasse, de pêche et de communicationnote Une toponymie abénaquise au Québec : Missisquoi et Yamaska | Historien sans Frontière (historien-sans-frontiere.com) . Le nom Abénaquis (Wôbanaki) vient des termes waban (la lumière) et a'Ki (la terre) ; on peut donc dire que cet ethnonyme signifie « peuple du matin », « peuple du soleil levant » ou encore « peuple de l'Est » ; en ce sens, le nom regroupait tous les Algonquins de l’Est »note Abénaquis—Wikipédia (wikipedia.org)

Au 18ème siècle, la région devient, pour les colons de souche européenne, les Eastern Townships, habitée et découpée selon le modèle britannique par et pour les Loyalistes d’origine américaine fidèles à la couronne, qui fuyaient la guerre d’Indépendance. À la différence du découpage en Seigneuries et en « rangs », perpendiculaires aux cours d’eau, comme dans le reste du Québec, la terre était quadrillée. Cet aspect de la colonisation de la région a beaucoup influencé la croissance, le développement et le maintien d’un long sentier, qui devait traverser de multiples propriétés, comme l’imaginaient ses fondateurs. Au 19ème siècle, ce sont les moulins sur les rivières, l’exploitation forestière et agricole, le chemin de fer et les peuplements successifs qui ont transformé la région des points de vue économique et démographique. C’est parmi ces facteurs, l’exploitation sylvicole qui a eu le plus d’impact sur les sentiers. Nous le verrons aussi.

C’est au cœur de ces lieux que, du rêve d’un homme et de ses amis, sont nés les Sentiers de l’Estrie, le premier grand réseau de randonnée pédestre de l’Histoire du Québec, le premier long sentier linéaire traversant les Cantons de l’Est en diagonale du nord-est au sud-ouest. Cette histoire est la leur et pour donner la parole à Luc Arsenault, grand randonneur et bénévole dès la fin des années 80 : « C’était une belle époque. Les gens qui ont commencé les Sentiers, je leur lève mon chapeau ! »

La fin des années 50 et les années 60 constituent une époque où le Québec est sorti, pourrait-on dire, de son passé. La Révolution Tranquille a été la porte d’entrée dans la modernité culturelle et économique. L’atmosphère était à l’enthousiasme et aux changements culturels profonds. Les fondateurs des Sentiers de l’Estrie ont vécu de façon magistrale et innovatrice ces changements, en rêvant, puis en inscrivant leur rêve dans la nature même des Cantons de l’Est. Aujourd’hui, nous écrivons un pan de l’histoire régionale, mais aussi, nous en sommes convaincus, comme Jacque Gautier, « un morceau de l’histoire du Québec ».

Le sentier, dont nous allons raconter l’histoire a tracé son chemin, et c’est encore le cas au début du 20ème siècle, en franchissant des centaines de propriétés et de territoires aux vocations différentes : tracé par des bénévoles au cours des années, il a toujours été menacé ou facilité, le cas échéant. Le découpage foncier, la bonne volonté ou les réticences de propriétaires, les priorités des compagnies forestières ont paramétré les droits de passages dont il sera question tout au long de ses cinquante années d’existence. Malgré tout, les bénévoles par centaines, ont réussi à le maintenir. Plus encore, certaines circonstances ont permis de le pérenniser ; d’autres gestionnaires de sentiers et de territoires ont, au cours des années, emboîté le pas et offert de multiples horizons de randonnées.

Écrire l’histoire d’une chose aussi élémentaire qu’une « sente » qui serpente dans la forêt est moins simple qu’il y parait ; c’est pourquoi, nous avons décidé de tricoter la chronologie, la géographie, les situations et les thèmes, comme les situations humaines et physiques. La seule succession des dates ne présente pas en elle seule un intérêt suffisant alors que nous étions avides de connaître les histoires qui se sont tissées dans le temps. Le découpage du sentier en zones qui couvrent le territoire est une évidence, mais pas la seule, puisque le sentier a changé de place souvent, a été rompu dans sa continuité à plusieurs reprises, ce dont la superposition des cartes, à différentes époques permettra de rendre compte. De plus, Les Sentiers de l’Estrie, en tant qu’organisme à double vocation de gestionnaire de sentier et de club de marche, a connu des développements et des retraits dont nous ne pouvions pas faire l’économie. Tant qu’à parler d’économie, notons que nous avons exclu de nous attarder à la trésorerie, en ne mentionnant que lorsque nécessaire l’état des finances et des subventions, sans les détails.

Reconstituer l’histoire des Sentiers est un work in progress aussi nous demandons à nos premiers lecteurs indulgence et patience. Les prochaines versions seront certainement plus complètes et notablement différentes. Les documents écrits étant absents ou très rares pour explorer les premières années, nous avons surtout utilisé la mémoire des pionniers que nous remercions vivement et à double titre : d’abord pour avoir légué ce fantastique héritage et aussi, pour avoir collaboré avec enthousiasme à nos recherches et consenti à une ou plusieurs entrevues. On en trouvera la liste à la fin du document. Pour les années subséquentes (90 et 2000), les documents abondent, aussi notre mode de travail combinera autant l’histoire orale que l’étude des archives.

La genèse du premier réseau de randonnée pédestre au Québec durant les années 60, 70, 80. Une vue d’ensemble

1958? 1968 ? La genèse des sentiers varie un peu selon les mémoires.

Robert Poisson (Bob Poisson) fait remonter les débuts à 1958. Ça, c’est pour la petite histoire. Jacque Gautier et le premier topoguide, rédigé par Madeleine Bolduc, évoquent 1968 comme date du coup d’envoi. L’idée aurait surgi à l’esprit des deux amis, Jacque et Bob, au pied du mont Orford, près du chalet de ski. Au retour d’une randonnée sur la Long Trail, ils auraient commencé à se représenter un sentier pédestre traversant les Cantons de l’Est, passant par ses plus hauts sommets et ses plus beaux paysages. Le rêve total « idéal » de Jacque étirait le sentier jusqu’à la fin de la chaîne des Appalaches en Gaspésie ! Dès le départ donc, l’idée était de voir grand et de marcher longtemps à travers l’Estrie, et peut être le Québec.

La base relais des amateurs de plein air était le camp Jouvence que dirigeait Jacque Gautier. Robert Poisson, qui faisait de l’escalade avec un groupe de Drummondville, le Club Aventure, l’y avait rencontré. Jacque, qui pratiquait aussi toutes sortes d’activités de plein air, a rejoint le groupe. De cette amitié et de multiples activités vécues ensemble, est née la question originelle : « Pourquoi on ne marcherait pas aussi chez nous ?» demande Jacque, « pas seulement aux États-Unis ?» Il ajoute aussitôt : « Sans Robert Poisson et l’implication du club Aventure de Drummondville, les Sentiers de l’Estrie n’aurait pas vu le jour ». Ce club de loisir, faisait de la randonnée, du canot, du kayak, du ski de fond et beaucoup de ses membres ont collaboré, dès le début, à la création du Sentier. Cette équipe, jeune, en forme et dynamique comptait alors une vingtaine de personnes.

Pour revenir à l’escalade, le seul endroit où on trouvait du matériel spécialisé était à Boston. C’est là que Jacque et Robert ont rencontré des personnes qui traçaient déjà des sentiers aux États-Unis, soit la Long Trail qui va du Massachussetts au Vermont, conçue en 1909, soit l’Appalachian Trail, long sentier qui va du Maine à la Georgie, créée en 1921. Ces personnes ont stimulé leur désir d’en faire autant au Québec et leur ont prodigué des conseils précieux, notamment celui d’éviter les terres agricoles. Il était préférable de parcourir les terrains scabreux et les forêts non exploitées, sinon par les compagnies forestières.

Vue d’ensemble du premier traçage. La zone Kingsbury

Le groupe initial s’est rapidement mis à bouger, dès l’automne et l’hiver 1968-69. Les premiers pionniers ont étudié les cartes topographiques et les cadastres, pour y inscrire un tracé préliminaire. Robert s’occupait de toute la préparation du travail terrain. Ils ont même survolé le secteurnote Les premières photos aériennes de la région, antérieures à ce survol, remontent à 1945. . Il se trouve que le club de plein air de Drummondville avait son local en face de l’aéroport. Les responsables de ce dernier avaient mis au point des formations en navigation aérienne et en bateaux à voile, afin d’en arriver à des ententes pour faciliter la cohabitation des voiliers et des hydravions sur les plans d’eau. Robert Poisson avait émis l’idée de survoler la région. Il en a parlé avec Monsieur Lapierre qui, de profession, était agent pour Pepsi-Cola, et possédait un avion ; il a accepté de commanditer l’expédition. Toute une journée a été consacrée à survoler la région jusqu’à Orford, en faisant plusieurs allers-retours et en traçant de grands cercles pour repérer les secteurs sans intérêt pour les agriculteurs, mais intéressants pour faire passer un sentier.

Les recherches cartographiques étaient réalisées, en partie, avec la collaboration de l’Université de Sherbrooke, où Jacque avait étudié en géographie (ainsi qu’en service social). Les mêmes personnes qui élaboraient les premières cartes étaient aussi celles qui faisaient le travail terrain. Ce sont elles aussi qui ont produit les premières éditions du topoguide avec la collaboration du Comité québécois des sentiers de randonnée.

En 1971, sous la direction de Robert (Bob) Poisson et de Jacque Gautier, le tracé du sentier est localisé. Il porte alors le nom de sentier de Voltigeurs, d’après le nom du club de plein air de Drummondville. Les travaux parachèvent le sentier en 1976-77, année où le premier segment de sentier est ouvert au public.

Parallèlement, des explorations avaient commencé au sud du parc du mont Orford, dans les secteurs du mont Chagnon, de Bolton-Centre et du mont Glen. Dans les montagnes de Stoke, 10 km de sentier vers Chapman étaient aussi sous la supervision des Sentiers de l’Estrie.

Extrait du topoguide no 1

Le rêve des fondateurs se trouve dans le premier topoguide (1978) sous forme de carte.

La décision a finalement été prise de commencer le sentier à Kingsbury et de remonter le parcours de la rivière au Saumon, de la mine d’ardoise jusqu’à la décharge du lac Brompton, où la rivière commence, ensuite, la piste irait vers le parc du mont Orford.

La mine d’ardoise Rockland a été choisie comme point de départ. La New Rockland Slate Company devait son nom au village de Rockland incorporé à Kingsbury en 1926 Elle se situe à 2 km du village de Kingsbury sur le chemin de l’église. Elle s’est imposée pour plusieurs raisons. Le terrain de la mine avait été acheté par Joseph-Armand Bombardier en 1946, ainsi que d’autres bâtiments du village. Il avait aussi acquis l’usine immense qui longe la rivière au Saumon en aval du barrage d’où s’écoule l’étang. Gilles Turgeon, qui a pu visiter les lieux écrit :

Joseph-Armand Bombardier avait un appartement dans l'usine. Tout est délabré mais on reconnait clairement le salon avec son foyer, deux chambres. La cuisine est la pièce qui a la fenêtre immédiatement à gauche du surplomb quand on regarde du sentier. Cette fenêtre donne directement sur la plus belle cascade de la place. À cet endroit, la rivière touche le mur de l'usine alors c'est spectaculaire. On est juste face à la rivière, elle nous fonce dessus. Elle part à hauteur d'œil et tombe en cascade vers nos pieds. C'est fascinant. Le balcon en surplomb (juste une galerie vitrée finalement) donne sensiblement la même vue. Quels petits-déjeuners il avait, Joseph-Armand !

À la fin des années 60, l’exploitation de la mine était réduite. On n’extrayait plus d’ardoises à toitures, les bons filons ayant été épuisés. Elle fournissait surtout de la poudre pour teinter des peintures de la compagnie C.I.L.note Voir aussi Histoire | Kingsbury .

Le groupe « Placement Bombardier » qui possédait beaucoup de terres avait des ententes avec la forestière International Coobridge (Grief Container, une grosse compagnie multinationale, qui avait un agent sur place) ; nous y reviendrons à propos des droits de passage.

La mine se situe juste à l’ouest de la rivière au Saumon. Elle avait un intérêt touristique ; elle était « captivante » dit Jacque Gautier. Il y avait aussi de la place pour stationner. Le gisement longe le parcours de la rivière en amont de l’étang de Kingsbury. Dès les premiers mètres du sentier, il était possible de monter sur les empilades d’ardoises d’où on voyait le cratère de la mine et au-delà, on découvrait les environs. Il y avait l’entrée d’un tunnel désaffecté, une sorte de grotte mystérieuse propre à alimenter l’imaginaire, mais où il était interdit de s’aventurer. Plus au sud, le sentier suivait la crête de la mine, en surplomb de la rivière : un territoire passionnant pour les amateurs de géomorphologie et une source d’émerveillement, car le parcours de la rivière est pittoresque, jusqu’à sa source, c’est-à-dire la décharge du lac Brompton qu’on voit de la route 222, près de la plage McKenzie. Au nord, elle se jette dans la Saint-François un peu en amont de Melbourne. La rivière était autrefois, une frayère à saumons, avant la construction du barrage sur la Saint-François Est, dans le secteur de Drummondville en 1954. Son débit était aussi plus important, car le couvert forestier l’était aussi et le barrage Bombardier, qui contrôle la décharge du lac Brompton, a, depuis 1951, maintenu la stabilité du niveau du lac, dont les rives se sont énormément construites et cela, au détriment de celui de la rivière. Elle était aussi, à l’époque des Abénakis, une rivière à écrevisses. D’ailleurs, la rivière Saint-François, en langue Abénakie était ALSIG8TEQW, ce qui signifie « rivière aux saumons et aux écrevisses »note Information fournie par le professeur Philippe Charland. Il explique aussi que le «8» dans l’écriture s’applique à un son qui n’existe pas en français et se situerait en gros, entre le o et le a. ou encore, selon d’autres sources « rivière au camp vide, ou aussi rivière au coquillage ». Quant à la rivière au Saumon, son nom abénaki serait Madakiknote La toponymie des Abénaquis (gouv.qc.ca) .

Les marcheurs qui auront remarqué des balises rouge et blanche, peintes sur les troncs, au nord de l’étang, ne doivent pas s’y tromper ; ce n’est pas là que le long sentier a commencé : ce court sentier avait servi de banc d’essai pour le traçage et le balisage, mais n’était pas le VRAI point de départ.

Après obtention des droits de passage, le sentier a été tracé, balisé et mesuré. Selon Jacque Gautier, la démarche était relativement rapide car le travail terrain n’était pas élaboré ; il suffisait de choisir les meilleurs passages, éviter les terrains humides et les endroits trop escarpés. Lorsque c’était possible, les marcheurs empruntaient aussi les chemins forestiers préexistants.

Grâce à quelques subventions du gouvernement fédéral et surtout grâce à l’énergie des bénévoles, le premier tronçon a été complété en 1977. Le sentier principal différait de ce qu’il est devenu par la suite car il passait à l’ouest du mont Carré (Cathédrale) et à l’est du mont des Trois-Lacs.

L’ouverture officielle du sentier a été prononcée en 1979.

Carte du tracé tel que présenté dans le deuxième topo guide (1987)

Parallèlement, deux autres projets de sentiers ont été amorcés au sud du parc du mont Orford dans les régions de Saint Étienne-de-Bolton, de Glen Bolton, de Bolton Centre. Pendant ce temp, les fondateurs exploraient les bois « sauvages » jusque dans les montagnes de Sutton. Pour parcourir le bois selon le tracé prévu, il n’y avait que la boussole, mais parfois, dans des endroits difficiles, pour essayer de ne pas en dévier, Jacque et ses amis, qui étaient très agiles, montaient aux plus hauts arbres avec la boussole pour repérer la direction. L’objectif restait présent en tête : marcher dans le bois pour faire de la longue randonnée y découvrir la faune et la flore qu’on ne voyait qu’en forêt. Cet objectif était l’idéal qui guidait les fondateurs.

Pour avoir une idée d’ensemble de l’ouverture du long sentier, on doit se représenter le premier tronçon, au nord du parc du mont Orford, puis un autre au sud, le prenant « en tenaille ». La traversée du parc se faisait alors, à partir du mont Chauve, où le sentier partait de la hauteur du chemin des Nénuphars perpendiculaire à la route 222. L’entrée par le chemin de l’Érablière n’existait pas encore. Le sentier du mont Chauve évitait les crêtes qui ont été explorée ultérieurement et traversait des terrains souvent boueux. À l’ouest du mont Chauve, le sentier arrivait près du lac Stukely et de là, par les pistes de ski de fond et le refuge du Castor, on atteignait le chalet de ski alpin. Il existait déjà quelques petits sentiers secondaires vers le pic de l’Ours. Le trajet de traversée du parc se faisait donc essentiellement, en utilisant les pistes de ski de fond au pied du massif, entre la guérite du camping et le mont Giroux. De Giroux, le tracé allait vers le pic du Corbeau et, de là, un sentier descendait vers la route 112 entre le motel Rond-Point et la voie ferrée. Il fallait ensuite marcher sur la route 112 en direction du lac Orford, avant de bifurquer vers le sud.

Le sentier du mont Chauve et le sentier de Crêtes ont été ouverts quelques années plus tard de façon plus complète par les Sentiers de l’Estrie. Alors que le sentier arrivait au pied du mont Chauve, la décision a été prise de se rendre de l’autre côté du Parc National d’Orford. C’était une décision stratégique pour forcer le Parc à favoriser l’ouverture de sentiers de randonnée pédestre. L’attitude générale des responsables du parc, à cette époque, n’était pas très réceptive quant à l’aménagement de sentiers sur son territoire et encore moins à « l’invasion » de marcheurs; ils concevaient le parc comme une sorte de « réserve naturelle » sans plus. Plus tard, après un changement de direction, les rapports se sont grandement améliorés, comme nous le verrons.

Les droits de passage

Dès le début des Sentiers de l’Estrie la négociation des droits de passage a été un gros dossier. Justement, le choix de Kingsbury comme point de départ a été déterminé par plusieurs motifs dont celui d‘obtenir la permission de traverser des terres exploitées par les compagnies forestières. Entre Kingsbury et le parc du mont Orford il n’y avait que trois propriétaires avec lesquels négocier : International Coobridge, Bombardier et une compagnie du côté du mont des Trois-Lacs. Des trois, Bombardier était la plus accueillante et aidante, en particulier sur la façon de faire des contrats de passage. Robert Poisson raconte que leur avocat disait : « On serait mal placés pour vous refuser le droit de passer sur nos terres, parce que nous, aussi, on doit négocier pour faire passer des pistes de skidoos ». Ils étaient même prêts à intercéder auprès des autres propriétaires pour faciliter les Sentiers ! L’argument était, en fait, que les sentiers tracés permettent de contrôler le passage des marcheurs et ainsi éviter qu’ils s’éparpillent n’importe où.

Sur les terres de coupes forestières dans la zone Kingsbury, la compagnie International Coobridge (Grief Container), dont les bureaux régionaux étaient à Sherbrooke, avait obtenu une grosse concession, à un prix ridiculement bas, après la deuxième guerre mondiale. Cette compagnie recherchait particulièrement le bois franc comme le bouleau, l’érable et le chêne, destinés, entre autres, à la fabrication de tonneaux en Europe note Chanteau de tonneau - Répertoire du patrimoine culturel du Québec (gouv.qc.ca)

Industrie du bois | l'Encyclopédie Canadienne (thecanadianencyclopedia.ca)

Un historique abrégé de l'industrie forestière en Estrie - Forêt Estrie (foret-estrie.ca)
Elle a accordé le droit de passage aux Sentier pendant plusieurs dizaines d’années, mais en refusant toujours que ce soit par écrit. La collaboration était minimale, dit Jacque Gautier « Ils nous toléraient ». La compagnie faisait la pluie et le beau temps et possédaient les droits de coupe avec un zonage particulier jusqu’à son expropriation beaucoup plus tard en vue de l’agrandissement du parc du mont Orford.

Des coupes forestières majeures en 1982 ont fait fermer le jeune sentier qui n’a pu être réouvert qu’à l’été 1983.

Au sud du parc, dans le secteur du mont Chagnon, il avait fallu contourner la grosse érablière Lavoie pour prendre la direction de Bolton-est. Dans cette zone, il y avait beaucoup de propriétaires, dont beaucoup parmi eux des anglophones, qui surveillaient de près leur propriété et ne voyaient pas toujours d’un bon œil le passage d’un sentier et des marcheurs. Cette région, qui deviendra par la suite, la zone Bolton a été marquée par de multiples changements dans le tracé du sentier.

Le cas de Chapman a été particulier dans le dossier des droits de passage. La compagnie Domtar, autrefois, Compagnie Canada Paper note Notre histoire | Domtar était active dans la région depuis longtemps ; compagnie d’origine britannique elle s’est développée au Canada dès la fin du 19 ème siècle, lorsque la demande était forte pour les traverses de chemin de fer. Elle s’appelait alors la Dominion Tar and Chemical Company, Ltd. Localement, c’était la « forêt Domtar ». Dans les années 70, elle avait créé des emplois d’été étudiants, avec des subventions du fédéral. note Époque de Pierre-Elliot Trudeau. Lesétudiants avaient ouvert le sentier entre les rangs 14 et 11. Une fois cela fait, la Domtar a téléphoné à Jacque :« Voulez-vous prendre en charge l’entretien des sentiers dans les monts de Stoke ?» Jacque Gautier a consenti en y mettant une condition : « en échange de l’entretien dans les montagnes de Stoke, facilitez-nous les droits de passage de la passe de Bolton en allant vers Knowlton et vers Sutton ». La compagnie Domtar y possédait des terres à bois d’une superficie de plus 4000 hectares qui ont été achetée par Conservation Nature Canada en 2004 (la Réserve Naturelle des Montagnes Vertes est la propriété de CNC). C’est ainsi que Daniel Martin a obtenu la permission de traverser les montagnes. Il fallait, conclut Jacque, être « stratégiques et conciliants », ce dont il n’était pas peu fier. Les autres membres du groupe savaient aussi chercher des appuis politiques auprès des députés qui étaient sympathiques à la cause de Sentiers.

Bien que non relié au long sentier nord-sud, cette zone a fini par s’intégrer au grand rêve de la découverte des beaux secteurs de la région, en développant un axe ouest-est. Il en sera question dans la suite l’histoire.

Du côté de Mansonville, pour avancer entre la zone Bolton et Sutton, Jacque Gautier, un été, y avait loué un logement qui servait aussi de bureau. Les Sentiers de l’Estrie bénéficiait encore de subventions du fédéral avec les Projets d’Initiative Locale (Projets PIL). Deux dames se sont associées aux travaux : une dame Parent et madame Vachon, sœur du célèbre lutteur Maurice « Mad Dog » Vachon. Toutes les deux connaissaient bien la région et facilitaient l’obtention des droits de passage. Elles travaillaient aussi au déblaiement du sentier. « On entrait dans la forêt par un chemin en cul-de-sac, on rejoignait un petit lac et on montait la colline. On descendait de l’autre côté par les pentes de ski » (J.G.)

Le dossier des droits de passage en est un perpétuel. Les Cantons de l’Est comprennent peu de terres publiques, si on les compare aux autres régions, au nord du fleuve, notamment. Le territoire est divisé en propriétés accordées depuis longtemps. Les propriétaires changeaient parfois et il fallait de nouveau négocier. La principale menace venait des coupes forestières qui pouvaient carrément faire disparaître le sentier. En fait, le long sentier linéaire entre la frontière et Kingsbury a été interrompu à de multiples reprises. Nous y reviendrons, puisque ce problème est … perpétuel effectivement !

Le balisage

Durant les années 70, le sentier entre Kingsbury et le parc du Mont-Orford est finalisé et balisé avec l’aide des bénévoles du Club Aventure de Drummondville.

Pour la petite histoire, on apprendra que le club de plein air « Aventure » n’avait pas été enregistré légalement. Or, en 1975, le voyagiste du même nom a été créé, qui décida d’invoquer la loi des droits d’auteur pour préserver l’exclusivité d’usage du nom! Après discussions et négociations, les fondateurs du club de voyage, des anciens scouts, comme Robert Poisson lui-même, ont compris la situation et ont même fini par lui envoyer une lettre d’excuse, évitant toute forme d’embrouille légale postérieure.

Durant les années 73-75, « on était seuls dans notre coin » dit Jacque Gautier. Le défrichement se faisait entre le ruisseau Elly, le mont Carré et le mont des Trois Lacs. Les bénévoles faisaient aussi des expéditions de reconnaissance dans la partie sud de l’Estrie.

Il a fallu un an de travail terrain pour aller de Kingsbury au ruisseau Elly. « On était rapides, on était habiles. On pouvait avancer d’un km par jour », grâce au passage sur des chemins forestiers entre autres. Ce premier sentier a été signalé par une plaque qui disait « Jouvence. Sentier des Voltigeurs ». C’était la première plaque faite par les Sentiers de l’Estrie.

La première section de Kingsbury au lac Larouche. Après avoir traversé la rivière au Saumon, elle traversait aussi le ruisseau Elly, puis les monts Carré (plus tard Cathédrale) et des Trois-Lacs. Elle aboutissait à la salle David – devenue ultérieurement auberge de la Samarre - située au Chemin De l’Érablière, au pied du mont Chauve.

Dès le départ, le balisage était rouge et blanc sur le modèle des GR (Sentiers de Grande Randonnée) européens. Les balises vissées en masonite, ou en alu ont été abandonnées quand on a réalisé qu’elle se faisaient « avaler » par l’écorce des arbres. Ensuite elles ont été peintes sur les troncs ou sur des plaquettes de bois.

« Nous faisions aussi nous-mêmes nos affiches et indications pour l’entrée des sentiers » raconte Jacque Gautier. Jean-Luc Roy, qui était très habile, avait fabriqué sa propre machine pour graver des affiches en bois, en prenant pour modèle une machine déjà en usage dans le parc du mont Orford. Il pouvait imprimer des plaques de 4 à 5 pieds de longueur, pas trop larges, sur des planches de pin. Elles étaient placées à l’entrée des sentiers. « On éprouvait de la fierté à s’afficher un peu partout le long des routes ».

Le balisage rouge et blanc avait donc été adopté dès le début, puis confirmé à partir des voyages en France organisés grâce à des projets Jeunesse-France-Québec, réservés à des jeunes de 18 à 30 ans. Pendant plusieurs années, environ une dizaine des personnes des Sentiers de l’Estrie, à raison de 3 ou 4 à la fois, sont allées marcher sur des sentiers en France (sentier côtier au départ de Normandie, dans les Alpes, en Alsace…). C’est en 1977 que Jacque y est allé avec Ghislain Pouliot. Comme ils s’agissait d’échanges, des jeunes français venaient aussi au Québec. Ils étaient tout surpris de constater que les sentiers ici étaient pratiquement toujours en pleine forêt sauvage et aussi que les gens ne vivaient pas … sous des tentes amérindiennes !

Cependant, pendant une période dans les années 89/90, les bénévoles n’avaient conservé que le rouge pour les balises, bonne manière de simplifier le travail. Mais un randonneur daltonien a fait remarquer que c’était le contraste entre le blanc et le rouge qui rendait les balises visibles. Depuis lors, les couleurs, rouge en bas, et blanc en haut ont été définitivement appliquées. Plus tard, les balises orange et blanches ont servi à indiquer les sentiers secondaires. Dans le parc du mont Orford, les balises en bois étaient fixées sur des piquets en 2x2.

Le plus souvent, dans les années 80-90 les balises étaient peintes sur l’écorce des arbres et on en mettait moins que plus tard. Luc Arsenault en est venu à la conclusion que lorsqu’il y a trop d’indications, ça gâche le paysage. Selon lui, avec une carte, un topoguide et une bonne préparation, on ne peut pas se perdre. Au 21èmesiècle, « on marche et on regarde son cellulaire ». Lorsque les balises étaient peintes sur les arbres, la meilleure peinture, dit Réal Martel, était celle de la compagnie Pépin qui était spécialisée dans les peintures pour machinerie lourde et qui fournissait la peinture aux Sentiers de l'Estrie. Ce sont encore ces mêmes peintures qui sont utilisées pour baliser le Sentier National.

La générosité a souvent été au rendez-vous dans l’histoire des Sentiers!

«Nous trainions avec nous un petit pot de peinture et du ruban pour retrouver notre passage. On cherchait des endroits avec des petits monticules de terre pour placer les signes suffisamment haut » (Muriel Corriveau).

Pour parcourir le bois selon le tracé, on s’en tenait à la boussole, mais parfois on arrivait dans des endroits difficiles et on essayait de ne pas en dévier. « Lorsqu’on arrivait près de marécages il fallait les contourner. On sortait de là tout écorchés, grafignés. On était sales, on avait chaud, mais on était jeunes et on était capables. », dixit Muriel.

Pour mesurer le sentier ouvert, on utilisait un rouleau avec un fil qui mesurait 1000 mètres (le topofil). Avant le balisage, on se repérait en enroulant du ruban rouge autour des troncs, comme le font encore les techniciens forestiers. Ces rubans sont ôtés lorsque le balisage final est complété.

Les premiers ponts dans la zone Kingsbury et dans la zone Brompton

Le sentier, partant de Kingsbury, suivait de plus ou moins loin le parcours plein de méandres de la rivière au Saumon. Mais à environ 4 kilomètres du lac Brompton, le terrain est constitué de milieux humides au point qu’il avait été décidé de la traverser. Cela permettait de rejoindre la rive ouest du lac Brompton et, de là, les monts Carré, qu’on n’appelait pas encore mont Cathédrale, et des Trois-Lacs.

À partir de 1973, trois ponts ont été construits sur la rivière au Saumon.

Jacque Gautier : « Pour passer de l’autre côté de la rivière au Saumon il avait fallu construire un pont. Le premier était un pont suspendu, dont la technique de construction était la plus simple : après avoir lancé à l’arbalète une corde de l’autre côté de la rivière, on pouvait ensuit faire passer l’ensemble de la structure. Ce pont se situait à peu près à mi-chemin entre Kingsbury et la route 222. Un chemin forestier à proximité de la plage McKenzie, permettait d’accéder plus facilement au bord de la rivière avec les matériaux. Ce premier pont avait été construit sous la direction de Robert Poisson.

1973

Peu après, un deuxième pont a été construit en 1981. Réal Martel se souvient y avoir travaillé. Robert Poisson dirigeait les opérations. Il a été bâti avec des dormants de chemin de fer récupérés de la démolition d’un autre pont (des 14x10 d’une longueur de 12 pieds). Ces pièces, précieuses pour les premiers bénévoles, avaient été obtenues par Robert Poisson qui travaillait pour une compagnie de construction, dont les patrons dirigeaient aussi le chemin de fer Canadien Pacific. Quant à la compagnie Bombardier, elle avait donné des chenilles de skidoo pour finaliser le tablier. Mais ce deuxième pont bougeait aussi, presque autant qu’un pont suspendu. Les randonneurs aventuriers l’aimaient, mais les moins téméraires préféraient descendre et passer la rivière dans l’eau ! Ce pont n’existe plus, sans doute emporté, comme d’autres, par les crues et les glaces au dégel. Il est possible d’en voir encore les vestiges au fond de la rivière.

Le troisième pont sur la rivière au Saumon a été construit en 1991 sous la direction de Jacque Gautier avec un groupe Chantier Jeunesse. C’était le groupe Katimavik, composé de jeunes, dont « certains étaient très motivés alors que d’autres ne faisaient pas grand-chose », selon Nicole Blondeau qui y avait aussi travaillé.

Le pont échappé Topoguide no 1 Témoignage de Luc Arsenault

Cette construction avait été tout un événement, lorsque les bénévoles l’ont échappé dans la rivière au Saumon. Il a fallu deux heures de travail pour en repêcher les morceaux; ci-dessous on trouve le papier que Luc Arsenault avait écrit pour la revue Marche (automne 1991). Luc Arsenault qui avait emmené son ami Marcel Rouvard, se rappelle de la présence aussi de Jacque Gautier, de Real Martel qui y avait beaucoup travaillé et de Nicole Blondeau. La construction avait pris toute une fin de semaine de travail à 7 ou 8, « travail éreintant. On avait bien travaillé. » dit Luc. Finalement, ce pont de 13 m de long, qu’empruntait le sentier sur la rivière au Saumon a disparu. À sa place, il y a, maintenant un pont de VTT.

Pour traverser le ruisseau EllyNote Aussi orthographié Elie dans le premier topoguide et également Ely un premier pont avait été construit en 1972. C’était aussi un pont suspendu construit en deux fins de semaines, avec le club les Aventuriers de Drummondville.

Encore aujourd'hui on peut voir ce vestige du premier pont (Photo MG Guiomar)

Mais il a fallu le défaire au bout de 10 ans, comme le pont sur la rivière au Saumon. Le pont des Aventuriers était jugé trop « aventureux », précise Jacque Gautier avec son sourire narquois. En effet, dès les premières années, les Sentiers avait une assurance qui les rendait responsable pour tout ce qui était « ajouté à la nature ». Si quelqu’un se blessait sur le sentier, avec une branche par exemple, Les Sentiers était exempté, mais si quelqu’un s’était blessé par ou sur une infrastructure, ses frais auraient été couverts.

Un deuxième pont a traversé le ruisseau Elly. Robert Poisson a géré toute sa construction. Il était, de plus, très habile de ses mains et pouvait organiser la soudure de plaques métalliques sur des poutrelles transversales. Ce pont a été construit avec des « dormants » de voie de chemin de fer en pin de Colombie et des 10x20x12 renforcés par une cage d’acier soudé. La soudure avait été effectuée à Drummondville et les pièces aboutées et maintenues par un « moule » soudé étaient apportées sur place par le chemin de bûcherons qui aboutit au chemin Bombardier sur la rive droite du ruisseau Elly.

En 1977, après la traversée du ruisseau Elly, les bénévoles ont fait progresser le sentier jusqu’à la « salle à David », au chemin de l’Érablière, ainsi nommée parce qu’il y avait une grosse érablière le long de la route 220 et une salle qui était au centre de la vie communautaire locale. Une érablière et une cabane à sucre datant de 1938 s’y trouvait et a prospéré longtemps encore

Achevé en 1977 le premier tronçon de sentier entre Kingsbury et le pied du mont Chauve a été officiellement inauguré en 1979. Il mesurait 30 kilomètres.

Plus tard, ce sentier a été a été découpé en deux zones : la zone Kingsbury (qui sera rallongée plus tard vers le nord : la zone Richmond) et la zone Brompton qui va de la paroi Larouche au mont Chauve.

Entre temps le parc du mont Orford s’était agrandi de la base de plein air Jouvence en 1975.

Toute la partie nord du sentier est donc une histoire épique et de ponts à construire et à reconstruire.

Apprendre et se dépasser

La préoccupation des fondateurs des Sentiers était aussi très orientée par la découverte de la nature et l’apprentissage de nouvelles connaissances. Robert Poisson partage un bel adage : « J’échangerais volontiers ce que je sais contre ce que je ne sais pas »!

Ils souhaitaient, par exemple, passer par des endroits où il serait possible d’observer des animaux. Robert Poisson raconte comment, dans un campement provisoire, à proximité du ruisseau Elly, ils avaient apprivoisé un raton laveur. Ils entendaient gratter sous la tente : c’était l’animal qui était dérangé par l’invasion de son sentier. Ils l’ont observé capturer des grenouilles et ils se sont amusés à en attraper pour lui. Ils ont fini par le familiariser.

Dès que quelqu’un avait des connaissances à partager, ils en étaient avides. Ils ont appris qu’on pouvait se nourrir pratiquement en toutes saisons en milieu naturel. Par exemple, certaines, tiges de fougères, au printemps, dégagées et séparées comme des brins de céleri sont délicieuses et ce ne sont pas des têtes de violon.

De contacts en contacts, Nicole Obomsawin avait rencontré des personnes des débuts des Sentiers. Elle était animatrice au musée Abenaki d’Odanak, puis elle l’a dirigé avant d’enseigner à l’institution Kiuna (« Nous ») ; elle avait délégué auprès du groupe un jeune homme de sa communauté qui leur montrait beaucoup de choses : comment, par exemple, on peut utiliser l’écorce de bouleau, comment aussi partager le territoire avec des animaux sauvages qui évitent les humains. Les ours, par exemple : il faut penser à leur signaler sa présence en faisant du bruit et en frappant contre les troncs.

Quelqu’un leur avait dit qu’il y avait des éclats de quartz le long du lit de la rivière au Saumon et en été, quand les eaux étaient basses, ils en cherchaient et certains en ont fait des bijoux.

Évidemment, parmi les connaissances de base il y avait l’orientation dans la forêt. Outre la boussole et le soleil, ils avaient aussi appris qu’on peut se repérer grâce à certains végétaux. La dernière branche du haut du pin à corneille (le pin blanc) par exemple, est toujours orientée vers le nord.

Si pour Robert Poisson, apprendre était une valeur fondamentale, pour Jacque Gautier la création du sentier reposait sur des valeurs esthétiques et morales. L’idée était de faire passer le sentier par les plus beaux endroits de la région.

Au plan moral, la bonté apparait comme une valeur fondamentale de Jacque, travailleur social : travailler pour donner, pour accroître la « noble valorisation » note Ce qui anime toujours Jaque Gautier qui collabora à un projet scolaire en Haïti, Ce projet concerne 150 enfants et revient à fournir 150$ par enfant pour l’aider à rester à l’école. Ce projet est sur pied depuis 10 à 12 ans. Beaucoup des enfants ont des mères monoparentales à qui l’organisme a construit des petites maisons. celle qui, à elle seule, suffit pour entretenir la motivation. Jacque précise que le besoin de faire des sentiers était comme une manière concrète d’illustrer la progression personnelle, quasi spirituelle, en l’incarnant dans la nature. Tracer un sentier, c’est tracer son chemin de vie.

«Combien de gens m’ont dit qu’ils ont pu aller en forêt… Les sentiers ont créé un vrai bonheur, cela a créé un boom de fréquentation. Amener du monde dans la nature, aller prendre l’air ». C’est ainsi que Muriel Corriveau confirme cette valorisation du partage et de la recherche du bonheur répandu autour de soi.

On comprend que le rêve un peu fou du groupe des fondateurs était au diapason de l’époque : « On constituait une bande d’amis et on trippait. C’était un beau moment de jeunesse ». Dans les années 70, on était un peu fous, un peu marginaux. On vivait en dehors de la religion, de l’église; c’était notre manière de vivre notre jeunesse de façon alternative. On faisait vie commune. C’était un retour à la Terre. On était soutenus par notre but et notre mental était dans le « Pourquoi pas? » ou encore « Et si ça se pouvait? » (Muriel Corriveau)

Les Sentiers s’inscrivait dans une mouvance sociale plus large. Qu’on pense aux approches alternatives, aux communes, au retour aux sources. Tous les domaines explosaient. Selon Muriel, on peut même dire qu’à l’époque on était déjà dans « l’achat local! »

Les montagnes de Stoke

On a vu, à propos des droits de passage que le cas des montagnes de Stoke était particulier. Elles sont isolées du long trajet linéaire qui va de la frontière américaine à Kingsbury. Pourtant, ce secteur a été très développé par les Sentiers de l’Estrie.

Le mont Chapman doit son nom au révérend Thomas Shaw Chapman, premier missionnaire du Canton de Dudswell au milieu du 19ème siècle.

Photo MG Guiomar

La montagne s’appelait alors Pic Bald mais fut renommée Chapman après la mort du révérend. Le pic Bald est maintenant, le sommet, juste à l’est de Chapman. Très actif et avant-gardiste, en particulier en éducation, T.S. Chapman participa à la construction de la PEAK HOUSE au sommet du mont Chapman. Il avait, avec son vieux cheval Dolly tracé un sentier et avait monté les matériaux nécessaires à la construction durant l’hiver 1895. La maison mesurait 12’ x 24’ et était ancrée à la roche par des câbles. On voit encore les anneaux d’ancrage au sommet. Divisée en trois parties, la maison comprenait une chambre pour les hommes, une pour les femmes et une cuisine-salon centrale note Jacques Robert, http://www.estrieplus.com/contenu-1877-38507.html . Elle servait de lieu de piquenique et de rencontres. Ce qu’il écrit de l’ascension de la montagne demeure vrai au début du 21ème siècle : « Il faut être en bonne forme pour monter jusqu’au sommet, et, une fois rendu nous ne voyons rien car les arbres, de petite taille qu’ils étaient jadis, maintenant rendus grands, nous cachent la vue du paysage. Il faudrait en abattre quelques-uns, beaucoup même, pour compenser l’effort déployé lors de la montée et nous en mettre plein la vue ».

Dans le premier topoguide, rédigé en 1978 par Madeleine Bolduc, on découvre qu’un refuge existait près du sommet de Chapman, on en voit encore les vestiges sous forme d’un angle de murs en bois rond pièces sur pièces.

Vestiges du refuge (Photo MG Guiomar)

Le mont John Guillemette, au sud-ouest du massif, doit son nom à l’« ancêtre» John Guilmet, alias Jacques, (l’orthographe de son nom est variable ; elle s’est allongée avec le temps). Il était lui-même descendant de colons arrivés à l’ile d’Orléans. Très actif et impliqué dans sa communauté de Windsor à Stoke, il fut un des fondateurs de cette municipalité. Il avait construit à la hache sa maison en bois rond. Il eut 14 enfants de deux mariages et mourut à 102 ans en 1927.

Nous reparlerons des montagnes de Stoke car les sentiers s’y sont considérablement développés au début du 21ème siècle d’est en ouest et du nord au sud.

La vie de l’organisme

Après trois ans d’existence, les Sentiers de l’Estrie et le club Aventure avaient pris leurs distances et c’est sans doute une des premières décisions qui a imprimé le leadership de Jacque Gautier sur l’organisme. Leadership qui a duré pendant plus de dix ans et qui a assuré le démarrage de l’organisme. Ensuite, d’autres personnes ont pris le relais, mais Jacque a continué de siéger au CA et il a assuré de nombreux chantiers.

En 1976, Les Sentiers de l’Estrie est officiellement incorporé selon la 3ème partie de la loi des Compagnies.

Les bénévoles qui donnaient du temps aux Sentiers étaient sur le marché du travail et certains ne participaient que quelques mois et puis, la vie changeait pour eux et ils passaient à autre chose. C’est ce dont se souvient Aline Dumont qui a été bénévole terrain dans les années 77-79. Elle s’occupait aussi du renouvellement des cartes de membres, et de l’encaissement des montants.

Dans ces années-là, les comités de zones ont été pris en charge par des bénévoles.

Dès les débuts il y avait une centaine de membres. L’organisme était cependant fragile et les ressources rares. Nicole Blondeau :

Autrefois, les Sentiers de l'Estrie n’avait pas de bureau. Le bureau, c’était parfois la résidence du président, parfois du (ou de la) secrétaire. Les réunions avaient lieu chez l’un ou l’autre des membres du CA. Personne n’était payé. Les remboursements pour frais de déplacement ou autres dépenses étaient rares. Tout se faisait bénévolement. Il fallait avoir une âme de missionnaire.

Elle ajoute :

Il me semble que la Ville de Sherbrooke contribue financièrement depuis plusieurs années. Ce n’est pas un gros montant, mais ça a toujours été d’une aide précieuse.

Il y a toujours eu des donateurs généreux pour venir en aide aux Sentiers. On a vu l’aide de la compagnie Bombardier, des peintures Pépin et de la ville de Sherbrooke. Mais aussi, en 1980, Laurent Péloquin, premier jeune employé des Sentiers et dont le frère Jean a été président des Sentiers en 1977-79, ouvre son magasin d’équipement de plein air, La Randonnée, sur la rue King ouest à Sherbrooke. Il aida les Sentiers de l'Estrie et il prêta ses locaux pour les AGA et autres événements pendant des années encore.

C’est au magasin La Randonnée, où Luc Arsenault avait été engagé alors qu’il était étudiant, qu’il avait fait la connaissance des Sentiers en 86-87. Il était inscrit au bac à l’U. de S. et avait déjà une formation de technicien en loisirs ; mais le travail était rare dans ce domaine à cette époque. Luc a été responsable de la zone Kingsbury, mais son travail terrain, comme pour les autres consistait souvent à aller aider les autres équipes lorsqu’il y avait ce qu’on appelait alors des « corvées », devenues depuis, des « journées d’entretien ».

Photo gracieuseté de Nicole Potvin. Au centre, Jacque Gautier au cours d’une réunion dans les locaux de la boutique La Randonnée, entreprise de Laurent Péloquin, en gros plan avec Nicole.

En 1981, l’assemblée générale annuelle effectue un virage dans la mission de l’organisme qui ne sera plus uniquement gestionnaire de sentiers mais aussi club de marche (Réf. : Information Sentiers – mai-juin 1981). Quelques sorties guidées commencent à s’organiser. La double mission des Sentiers de l’Estrie en tant que gestionnaire de sentiers et club de marche s’inscrit dorénavant dans la Charte et dans la vie des randonneurs.

En 1983, un nouveau conseil d’administration a pris la relève. Jacque Gautier, qui était plus visionnaire que gestionnaire a passé le flambeau. Quelques personnes se sont succédées à la présidence (Jean Péloquin, Nicole Potvin…), pour mettre en route les nouveaux projets. L’idée de base était de déposer des projets à chaque année. Cette année-là, Les sentiers de l’Estrie est reconnu par la Ville de Sherbrooke. Daniel Martin prend en charge la zone Sutton et René Pomerleau et son épouse, celle de la zone Bolton au complet (du parc du mont Orford à la zone Sutton). Dans ces secteurs, il avait fallu déplacer le sentier. Une participation financière gouvernementale avait permis de réaliser ces transformations. Il faut dire aussi que les contacts professionnels et personnels de René, avec les compagnies forestières et les propriétaires, en particulier au mont Chagnon, facilitaient les choses.

Les Sentiers de l’Estrie entretenait des bonnes relations avec le Comité québécois des Sentiers de randonnée. Les deux se manifestaient une grande estime mutuelle, autant pour le souci d’une bonne formation pour les bénévoles terrain que pour les accompagnateurs. En 1978, le Comité québécois des Sentiers de randonnée a fusionné avec la Fédération québécoise de la raquette. Elle est devenue la Fédération québécoise de la marche en 1982 (FQM) La « fédé », comme on disait. En 1983, Nicole Blondeau, récemment devenue membre des Sentiers de l'Estrie, ainsi que son mari, à l’époque, Réal Martel, à convaincu CMC (Club de Montagne le Canadien) de s’investir dans l’entretien des sentiers. C’est cette même année que Sentiers Québec devient la Fédération Québécoise de la Marche. La collaboration entre les Sentiers de l’Estrie et cet organisme national a traversé les années.

Beaucoup plus tard, en 2015, la Fédération québécoise de la marche et la revue Marche-Randonnée deviennent Rando Québec, avec une nouvelle équipe. Malheureusement, cette dernière semble faire un peu trop table rase du passé, ce que déplorent certains bénévoles qui ont connu des relations plus cordiales. note Rando Québec, notre histoire

Continuant la tradition d’un organisme fondé et maintenu par les bénévoles, dont le nombre a fini par être considérable, Daniel Delorme en devient membre en 1986 et illustre la vocation et le dévouement des membres actifs. Il y tiendra de multiples rôles pendant toutes les années suivantes à venir jusqu’à ce jour :

Président des Sentiers de l'Estrie par intérim pendant un été, vice-président pendant longtemps, responsable des Comités de zones, co-rédacteur de topoguides, responsable de zone (Brompton et Orford), co-responsable pour l’exploration de nouveaux sentiers (Richmond, East-Angus, sentier du lac Miller, etc.), accompagnateur, bénévole lors de nombreuses corvées d’entretien, co-responsable de la rédaction du calendrier, responsable des droits de passage, co-responsable des liens entre PNMO et Sentiers de l'Estrie …

Il est impossible de nommer ici tous les grands bénévoles qui ont insufflé aux Sentiers une vitalité extraordinaire, mais nous en rencontrerons beaucoup.

Comme il est impossible de réaliser tous les rêves, certains n’aboutissent pas. Par exemple, en 1984, un projet de sentier très complet est produit pour les Sentiers par Carol Bouffard, Patricia Bussière, Robert Dugas et Johanne Dussault. Un sentier de 39 km de long aurait rejoint le parc du mont Orford via Saint-Élie d’Orford et Saint-Denis de Brompton, combinant les zones urbaines et rurales avant de se greffer au sentier déjà existant.

Première édition

Deuxième édition

Troisième édition

Les topoguides

Quatre topoguides ont été produits bénévolement par des membres très impliqués. Ce que faisant, les Sentiers de l'Estrie a, dans ce domaine aussi été un pionnier : ce type de document incluant description des sentiers, cartes et conseils utiles n’existait nulle part au Québec. Plusieurs personnes se sont souciées d’avoir un guide méthodologique pour la rédaction des topoguides, dont Laurent Péloquin (document non daté) et plus tard, Gilles Bournival. Alors qu’il était président, ce dernier avait publié un guide pour la rédaction d’un topoguide, ce genre d’outil étant très rare; en voici les étapes : planification générale, relevés terrain, cartographie, rédaction des textes, mise en page, montage et impression. note Gilles Bournival, Revue Marche, été 1994, p. 23.

Le premier topoguide avait été rédigé par Madeleine Bolduc en 1978.

Le deuxième, en1987. Voici ce que Nicole Blondeau explique à son sujet :

Le topoguide 1987 a été rédigé par Daniel Paquette. Les sentiers avaient été mesurés au topofil. Ce n’était pas très précis et pas très pratique. Comme on ne ramassait pas le fil après le mesurage, il restait là pendant des mois. Chaque responsable avait marché sa zone et noté les points de repères et d’intérêt. Certains avaient noté beaucoup de choses, d’autres, très peu. Le résultat était très différent d’une zone à l’autre; ça manquait d’uniformité. Néanmoins, le document final fut très apprécié des randonneurs.

Le troisième topoguide de 1994 a été rédigé par Nicole Blondeau qui avait pris soin d’assurer une description de qualité et homogène. Nicole Blondeau :

J’ai participé à l’élaboration de l’édition 1994 du topoguide. J’ai marché les sentiers d’un bout à l’autre pour les mesurer à la roue, noter les points de repères et d’intérêt, et j’ai fait la rédaction. » Elle ajoute « Je suis assez contente de mon apport à la réalisation du topoguide de 1994, compte tenu du peu de moyens dont nous disposions à l’époque. J’ai fait connaître et aimer Les Sentiers de l’Estrie à de nombreuses personnes.

Un quatrième et dernier topoguide a été publié en 2002.

Nous verrons que par la suite, le format des cartes et des topoguides a été complètement révisé par Gilles Turgeon.

Bien que notre intention ne soit pas de faire l’histoire économique des Sentiers, on ne peut passer sous silence la situation financière qui a toujours été un gros motif de préoccupation pour les administrateurs. « Il faut toujours être à l’affût, à la recherche et à la merci de programmes d’aide financière, que ce soit au niveau d’Emploi Québec, de Volet II, d’Environnement Canada, du Fonds d’environnement Shell, de MEC, Padélima ou autres. C’est la réalité de très nombreux organismes sans but lucratif. » (Nicole Blondeau).

À partir de 1990, est instaurée l’obligation d’être membre, pour tous les randonneurs qui circulent dans les sentiers; cela a créé un apport financier intéressant. Il y a eu plusieurs mécontents (il y en aura toujours), mais ce fut une bonne chose pour l’organisme. note « Marche », vol. 2, no. 2

Dorénavant, les Sentiers de l’Estrie n’est plus « seul dans son coin », comme disait Jacque Gautier. D’autre joueurs sont apparus.

En 1979 le parc du mont Orford est officiellement classifié pour la récréation. Mais plusieurs personnes ont déploré que le parc ait manifesté une mentalité « roi et maître » avec peu d’ouverture pour les autres organismes et pas davantage pour les marcheurs, avant un changement à la direction.

Le Parc d’Environnement Naturel de Sutton (PENS) a aussi été incorporé en 1979.

Le sentier frontalier est créé en 1996, au sud-est de l’Estrie.

Les coupes forestières

L’aménagement et l’entretien toujours à refaire!

L’ouverture des sentiers et leur entretien se sont toujours faits dans un respect maximal et un impact minimal sur l’environnement. « On ne changeait pas la Nature. On s’y intégrait. On procédait de la façon la plus naturelle possible » dit Jacque Gautier. L’idée de base était que les sentiers aident à protéger la nature parce qu’on ne piétine pas partout quand on a une piste où marcher!

Dès que c’était possible, les bénévoles utilisaient les chemins forestiers.

Il n’existait pas encore de formation pour les techniciens en aménagement. On ne faisait pas encore des infrastructures comme des barres d’eau pour l’écoulement, ni des marches d’escalier avec des pierres ou autres matériaux. Cependant, quelques bénévoles, dont Réal Martel avaient suivi une formation en aménagement de pistes de ski de fond et ils transféraient leur savoir en l’appliquant à l’ouverture de sentiers pédestres. Plus tard, Daniel Martin qui avait aussi ce genre de compétences, était devenu responsable de la zone Sutton. Il avait alors produit un cahier d’aménagement de sentiers.

Les bénévoles, qui travaillaient avec peu d’outils (sciottes, sécateurs), ont vite appris, par exemple, qu’après une coupe forestière, les clairières ainsi dégagées étaient envahies par la repousse des ronces et du bois d’orignal. Les sécateurs ne servaient qu’à renforcer les plantes ; il fallait arracher les ronces à la main. « On en a -tu arraché des ronces !» Daniel Martin avait aussi enseigné aux « arracheurs » comment jeter les tiges le plus loin possible du sentier, sinon, elles y reprenaient racine.

Un beau jour Luc Arsenault, avait jeté au loin une grosse branche. Le voilà qui se met à gesticuler : il avait délogé un nid d’abeilles et avait été piqué à plusieurs reprises dans le cou. Nicole Blondeau, qui était sur les lieux raconte : « Je pouvais voir le dard avec la poche de venin. Heureusement j’avais appris comment enlever le dard sans crever la poche de venin. À l’époque, la trousse de premier soin était assez sommaire. On n’avait pas d’EpiPen et encore moins de téléphone cellulaire !»

Souvent il fallait faire preuve d’imagination pour pallier au manque d’outillage ; c’était une caractéristique de Réal Martel, justement, se souvient Luc Arsenault, «Il avait des bonnes idées».

La vie de bénévole n’était pas triste ! Nicole raconte « Une journée caniculaire, dans la zone Écho, je me souviens, Daniel Martin était là. On avait été au bord du lac Cliff. Voilà Daniel qui se déshabille et se jette à l’eau…. Finalement tout le monde à poil s’est jeté à l’eau. On était un peu délinquants » ajoute Nicole, sans l’ombre d’un regret !

Parfois cependant l’entretien des sentiers demandait du courage et de la résilience ! Par exemple après les sombres années 82 à 84, les coupes forestières avaient saigné le sentier à blanc dans plusieurs zones. Nous en reparlerons dans le chapitre sur les zones Bolton, Glen et Sutton. Mais il y en eut beaucoup aussi dans la zone Brompton, où sévissait la compagnie Grief et son agent local.

Les coupes étaient faites sans préavis et les sentiers n’avaient d’autre choix que s’en accommoder, c’est-à-dire relocaliser le sentier, re-baliser. « Des fois, on arrivait, dit Luc Arsenault, il y avait de la machinerie et les gens nous lançaient des regards mauvais ».

Daniel Martin avait été envoyé dans la zone Brompton, au mont Carré, pour rendre de nouveau le sentier accessible et balisé. Une semaine de travail pour deux personnes. Il se souvient d’avoir gravi la montagne par sa face nord, avec le projet de redescendre de l’autre côté. Malheureusement son partenaire avait perdu les piquets de tente durant la montée. Les voilà contraints de se faire un abri de fortune avant de pouvoir redescendre pour les chercher ; ils avaient perdu une demie journée et avaient encore 6 jours à passer en pleine nature. Peu importe ! Le pain du boulanger d’Abercorn, qu’ils avaient emporté avec eux, était encore aussi bon au bout de la semaine !

Il arrivait aussi que les bénévoles aient maille à partir avec les vélos de montagnes dont la mode commençait à se répandre dans les années 80-90. Ils utilisaient plus volontiers les sentiers de la zone Kingsbury sud, c’est à dire passé la paroi Larouche, où le terrain est moins escarpé.

L’obtention de droits de passage, a révélé que les négociations avec les compagnies forestières étaient primordiales, leur présence sur le territoire étant énorme. Cette réalité économique n’a pas toujours donné la vie facile aux Sentiers.

Durant les années 75-78 d’importantes coupes forestières avaient été faites, en particulier dans les parties nord du sentier.

Les années 1982-84 avaient été dures pour les Sentiers : neuf coupes forestières majeures en avaient détruit de grandes sections. Il avait fallu recommencer à zéro, notamment dans la zone Kingsbury et à l’approche du parc du mont Orford, ce qui avait découragé de nombreux bénévoles. Daniel Martin, alors président, s’est retrouvé en plein « bois sauvage » pour tout re-baliser.

René Pomerleau qui venait de terminer son cours de génie forestier, a rencontré Daniel Martin qui travaillait sur un projet et c’est la première fois qu’il entend parler des Sentiers de l’Estrie. Le découragement avait tellement fait chuter le nombre de membres, qu’à l’Assemblée Générale tenue en septembre, René Pomerleau et son épouse, Louise, qui y assistaient, comptent parmi un petit groupe de 8 à 10 personnes.

La zone Bolton

Cette zone, entre le mont Orford (route 112) et les monts Foster et Glen a subi beaucoup de transformations ; elle est morcelée en multiples propriétés. Du nord au sud, elle offre quelques sommets, dont les monts Chagnon, Foster, Gauvin et Glen et est parcourue par la rivière Missisquoi qui va du lac Orford au lac Champlain, après avoir fait un angle droit au sud, près de la frontière. Plusieurs coupes de bois ont fait fermer le sentier, laissant derrière elles des clairières sauvages où il y avait sans cesse de la fardoche et des ronces qui poussaient. Parfois, il fallait renettoyer le sentier pendant une bonne dizaine d’années avant qu’un nouveau couvert forestier protège la piste.

À la fin des années 70, Jacque, en exploration au mont Chagnon, était allé randonner avec son fils, Vincent. En quittant la route 112, par le chemin North, on passait sous l’autoroute 10. Ensuite, on empruntait un chemin qui menait à des chalets où il y avait une maison abandonnée. De là, on pouvait gravir les pentes du mont Chagnon. Après deux points de vue, on atteignait le sommet et on redescendait de l’autre côté en contournant l’érablière Lavoie. Il se rappelle que d’un point de vue, il avait montré à son fils, au loin, les sommets de Foster et de Glen : « On va être là dans 30 jours » ; il y avait 30 km à parcourir. Au sud-ouest, en prolongement de la descente, pour franchir la rivière Missisquoi, il n’y avait qu’un pont, au chemin du Rocher. Mais ce trajet sur Chagnon n’a pas pu être finalisé pendant plusieurs années faute d’avoir les droits de passage. On pouvait s’approcher du sommet, se souvient René Pomerleau, au début des années 80, mais seul Monsieur Lavoie avait accordé les droits de passage.

Jean Péloquin avait marché la Long Trail, au Vermont en 1978. L’été suivant, il en avait terminé le parcours et avait rejoint les Sentiers de l’Estrie entre Sutton et les monts Glen et Foster jusqu’aux environs de Magog. À Sutton, il avait été accueilli par Daniel Martin et d’autres membres des Sentiers. Il avait repris son trek après avoir dormi chez eux. Après les monts Glen et Foster, il n’y avait plus de sentier et il devait se diriger à la boussole. De zones forestières en chemins de bois, il était passé près du lac Nick et avait atteint, finalement, Magog, sans pouvoir passer sur le mont Chagnon. Au cours de ce trek, lorsqu’il y avait des villages à proximité, il cachait ses affaires dans la forêt et faisait du pouce pour aller aux provisions. Très en forme il portait un sac de 55 à 60 livres. Pour les nuits il avait un simple double toit de tente mais n’a jamais été incommodé par les intempéries. Son seul souvenir hasardeux a été sa rencontre avec un ours, alors qu’il s’était assis pour manger, sur un tronc tombé. Par chance l’ours a fait demi-tour avant que Jean soit obligé d’escalader une falaise vers un plateau proche.

Jean Péloquin a brièvement été président des Sentiers de l'Estrie. en 78-79. Son intérêt principal était la qualité des aménagements et des infrastructures : montées en zigzags et non en lignes droites perpendiculaires à la pente qui favorisent la formation de ruisseau et l’érosion au dégel et aux grandes pluies, barre d’eau, passerelles… Il les avait beaucoup observées au Vermont et il avait même été à Burlington à une réunion des bénévoles de la Long Trail, précisément sur ce sujet.

La carte ci-dessous, extraite du topoguide de 1987 montre qu’entre le mont Foster et la route 112, le passage des randonneurs se faisait par les chemins forestiers et par les rangs. Il ne passait pas sur le mont Chagnon où les droits de passage avaient été refusés.

Extrait du topoguide no 2

Du nord au sud, on constate d’abord que le parcours évitait complètement le mont Chagnon après un passage sur la route 112 jusqu’à la rive du lac Orford, puis le chemin North, le rang 11, quelques chemins privés, le rang 10, un ancien chemin forestier, puis de là le chemin du lac Nick et la route 245 jusqu’à ce que le parcours passe à proximité du lac Trouser afin de rejoindre, au nord-ouest Saint-Etienne-de-Bolton. Le sentier aboutissait au fond du parc municipal. On aperçoit encore dans ce secteur les premières balaises peintes sur l’écorce.

Photo M.G. Guiomar

De Saint-Etienne, le sentier empruntait le chemin de la Montagne, puis à gauche vers le sud, sur un chemin privé qui croisait le chemin de la Tour. Il n’y avait plus de tour, comme le verra plus tard. De là, on pouvait se diriger vers le mont Foster et ensuite, vers le mont Glen. Trois campings rustiques jalonnaient le parcours.

Ce tracé tortueux et rarement forestier était le mieux qu’il était possible de faire car les propriétés privées étaient extrêmement nombreuses et les propriétaires répondaient aux demandes de droits de passages sur un éventail de réponses qui allait de l’accueil sympathique, au refus catégorique en passant par l’énoncé de doutes et de questions pour avoir plus de détails avant de donner leur accord. Plusieurs se méfiaient de l’invasion des skidoos et des VTT.

L’idée de Jacque Gautier était d’éviter d’aller jusqu’à Saint-Etienne, mais plutôt re- situer le sentier au passage de l’auberge Quatre-Saisons (Bolton centre) et de là aux monts Foster et Glen. Mais ce trajet n’a été possible que beaucoup plus tard, de même que le tracé par la colline du lac Trouser.

Durant les années 80 et 90, le premier grand bénévole de cette longue zone fut René Pomerleau assisté de sa conjointe, Louise Lapointe, elle-même très impliquée dans le dossier des droits de passage. Ce qui sera élaboré dans la deuxième partie.

En 1988, après le passage du chemin North sous l’autoroute 10, on pouvait prendre un chemin de service du mont Chagnon sur lequel, plus tard, des tours de télécommunications ont été érigées. Par la suite, on pouvait rejoindre le lac Trouser et son camping et le mont Foster. « C’était beau le mont Foster. Il y avait une belle vue » dit Luc Arsenault. Mais il n’y avait pas la tour des scouts et les anciennes avaient déjà disparu. Du mont Foster, on marchait sur un chemin de gravelle pour rejoindre le mont Glen puis dans le bois, il fallait redescendre vers la passe de Bolton. Dans les années 80, le sentier sortait pratiquement en face du chemin Baker Talc et l’aire de repos qui a été aménagée plus à l’est n’avait pas encore été relocalisée. L’entrée du sentier a dû être déplacée plus tard à cause des constructions résidentielles récentes. Peu de gens circulaient par-là autrefois.

La vie des Sentiers, Glen-Sutton

Après la création du sentier entre Kingsbury et le mont Chauve, le développement du sentier s’est fait par portions successives et pas nécessairement connectées.

Une première expédition de traçage entre les monts Glen et Sutton avait été menée en 1978 en un long trek de neuf jours jusqu’au mont Écho et plus loin : toute une aventure dont se souviennent ceux qui y ont participé. Il avait fallu un an de préparation avant de l’accomplir, sous le leadership de Jacque Gautier.

Pour se nourrir en route, loin des villages, les pionniers avaient prévu des caches de nourriture. A un endroit c’est le curé de la paroisse qui avait accepté de garder des denrées. Le groupe ne partait jamais avec plus de deux jours de provision puisqu'il fallait aussi avancer dans le bois sauvage et transporter les tentes et les outils. « Pour le ravitaillement en eau il y avait les ruisseaux dont l’eau était encore très pure » (Muriel Corriveau). Toutes les personnes du groupe avaient perdu du poids et en sortant du bois, ils étaient tous affamés. « Vers Sutton, se souvient Muriel, à la fin du parcours, il y avait un camp de scouts, le camp Sainte-Marie. Ils avaient des restes d’un repas de spaghetti, et nous, nous avions perdu tout amour propre à force d’avoir faim, et on mangeait à même les restes avec les mains ». En bref, c’était beaucoup de souffrance mais cet épisode est « un des plus beaux moments de ma vie! » dit-elle, ce que confirment tous les premiers bénévoles pionniers des Sentiers.

En 1979, une subvention du gouvernement fédéral (Emploi Perspective Jeunesse PIL) avait permis d’ouvrir une nouvelle section entre Bolton-Centre et le mont Écho. Les travaux de traçage ont été confié à Daniel Martin à partir de 1979.

Daniel Martin, originaire de la rive sud, avait fait ses études de technicien en loisirs plein air. Il avait fini son cours en 1975 et s’était familiarisé avec les sentiers en étudiant en aménagement de sentier de ski de fond donné par la fédération de ski de fond. Pendant un certain temps, il a travaillé dans les Laurentides, autour de Val David où il était animateur dans une auberge et professeur de ski. Il avait fait la connaissance de Luc Larose et de Daniel Pouplot qui avait été directeur de FQM. En 1978, il a déménagé à Abercorn avec sa compagne. Avec Luc, il a fondé une compagnie Service Plein Air Frontière (SPAF). Ils ont ouvert leurs bureaux à Sutton sur la rue Principale – premier commerce à ouvrir dans cette localité, depuis 20 ans! Petite ville tranquille, où après coup, un boom s’est produit. La compagnie SPAF s’est occupée de faire les réseaux de ski de fond. Luc Larose connaissait bien la Fédération de Randonnée Pédestre et de Raquettes et il a introduit Daniel aux Sentiers de l’Estrie qui lui a donné en 1979 le contrat pour améliorer et entretenir le sentier entre Old Notch (zone Écho) et la Passe du Diable, section qui avait déjà été balisée l’année précédente.

Le projet idéal était de connecter le sentier de l’Estrie à la Long Trail au Vermont; cette rencontre était d’ailleurs à l’agenda du comité Québec-Vermont, présidé par Paul-René Gilbert. Il ne manquait que 20 km pour y parvenir. Daniel, avec des bénévoles, à l’automne 79 est parti en plein bois du côté de Glen Sutton pour trouver la meilleure connexion tout en évitant les douanes. Comme dans la zone Kingsbury, les bénévoles devaient souvent grimper aux arbres pour apercevoir au loin, les sommets, et se diriger. Le projet était de procéder comme en Colombie Britannique, là où la Pacific Crest Trail rejoint les sentiers au Canada. À l’époque, les randonneurs se contentaient de traverser le pont et de signaler leur passage. Ce projet ne s’est jamais réalisé, quoique souvent remis sur la table du conseil d’administration (Glen Sheltus en était responsable) et il a fallu modifier le trajet du sentier en partant du sud et en montant vers le Round Top. De l’autre côté de la montagne, de l’altitude 520 au sommet, le sentier était bien marqué.

Daniel Martin était responsable de la zone Sutton et de la zone Écho mais c’était un territoire beaucoup trop grand. Des douanes américaines jusqu’à la passe de Bolton, c’était un immense territoire à couvrir. Réal Martel et sa femme, Nicole Blondeau ont fait un premier contact avec Daniel qui était contractuel et bénévole pour les Sentiers. C’est à cette époque que la décision a été prise de séparer les zones. Réal et Nicole sont allés voir la zone Écho, et ils en ont pris la charge. Daniel s’occupait du reste. À l’époque, il n’était déjà pas possible de tout garder ouvert à cause du manque de bénévoles, sauf pour les journées dites de corvée où il ne manquait pas de bras. Réal a ouvert tout le sentier de la zone Écho et peu après, il est entré au C.A. des Sentiers. L’entrée de la zone à partir de la passe de Bolton offrait une nature vraiment sauvage où personne n’allait. Jusque dans les années 90 c’était d’ailleurs ainsi, vierge et sauvage jusqu’à la frontière. Il n’y avait pas de route et pourtant les bénévoles avaient bien balisé le tracé.

Comme Réal avait besoin, par ailleurs, d’un emploi rémunéré, il a offert ses services aux Sentiers, qui ont accepté. Il a pu alors, consacrer plus de temps à ouvrir tous les sentiers. Réal avait déjà suivi une formation de CMC pour ouvrir et entretenir des sentiers de ski de fond. Comme il était aussi à la FQM et à CMC, il a pu rejoindre plus de bénévoles qui ont répondu à son appel. A certains moments il y a eu 106 bénévoles au point que le problème n’était pas le manque de bras, mais le manque d’outils (les sécateurs, les scies à chaines…).

Le sentier du mont Écho était déjà un des plus achalandés. L’association de Conservation du Mont Écho, (ACME, MECA en français) n’existait pas encore ; elle a été créée en 2004. Les problèmes de stationnement sont survenus plus tard car le stationnement du centre de Ski, qui a été en action jusqu’en 1978 note Mont Écho - Zone.Ski était disponible. Dans le secteur du mont Écho, il n’y avait aucun problème avec les compagnies forestières.

La présidente à l’époque était une belle grande blonde, « dont on était tous amoureux » dit Daniel.

En 1980 Daniel et les bénévoles ont fait le relevé du mont Singer. De facto, il en est devenu le responsable.

Les marcheurs passaient déjà par le pont qui traverse le premier ruisseau, au départ du chemin de la Falaise. Ensuite, l’ouverture du sentier était faite, comme ailleurs, sur le long trajet, avec un minimum d’intervention. Les outils de base étaient la scie mécanique et le sécateur mais on ne faisait pas encore de travail au sol. L’intention était à la fois d’effectuer le minimum de travaux et de tracer le sentier le plus naturel possible. Plus tard, dans les années 81 – 85, Daniel Martin a représenté les Sentiers de l’Estrie à la Fédé (FQM) que présidait Daniel Pouplot. C’est à ce moment que Daniel prend en charge la formation des travailleurs forestiers. Il existait déjà des cahiers d’aménagement de sentier et la dernière version a été mise à jour avec Daniel Pouplot. C’était un période où la Fédé essayait d’uniformiser les pratiques à travers la Province, ce qui n’enthousiasmait pas forcément tous les responsables et bénévoles des Sentiers.

Jacque Gautier et Réal Martel avaient aussi créé une petite compagnie, le « Groupe nature Estrie », habile dans la recherche des subventions pour exécuter des travaux rémunérés. Ces sources de financement quoique précaires ont aidé à la survie du sentier. Cette petite compagnie a vécu pendant 2 ou 3ans.

Parallèlement à la vie des Sentiers de l’Estrie, un nouveau joueur est apparu dans le paysage : le Parc d’Environnement Naturel de Sutton (PENS) créé sous la pression de groupes de randonneurs enthousiastes. note Mission et historique | Parc d'environnement naturel de Sutton (parcsutton.com)

Durant les années 82-83 des coupes de bois ont fait subir de gros dommages aux sentiers. « On montait dans le bois, dit Daniel Martin, et on ne trouvait plus le sentier ». Un bénévole, Daniel Coderre, s’est engagé à refaire toute la signalisation entre Glen Sutton et la passe de Bolton et ailleurs aussi. Nicole Blondeau confirme : « En 1983, la zone Écho (comme d’autres) souffrait énormément de manque d’entretien. Certaines portions étaient complètement fermées. Comme j’étais également impliquée dans le Club de Montagne le Canadien (CMC), j’ai convaincu celui-ci de parrainer cette zone. Cela a pris trois ans pour rouvrir la zone au complet. Mon ex-mari (Réal Martel) et moi avons continué d’entretenir cette zone pendant plusieurs années. »

En 1985 et 1986, les bénévoles du Club de montagne le Canadien (CMC) ouvrent les zones Écho et Sutton. Nicole Blondeau et Réal Martel ont été les grands bénévoles de cette réouverture avec Daniel Martin.

Daniel Martin en est devenu le coordonnateur en 1985 (il le restera jusqu’en 1996, alors qu’il acquiert l’Auberge des Appalaches, où les Sentiers de l'Estrie. ont tenu des assemblées générales). Il avait, bien sûr, la mission de trouver des fonds pour cet organisme, mais aussi de créer des sentiers connectés au tracé des Sentiers de l’Estrie. Il a subdivisé la responsabilité du secteur entre Daniel Boulanger (des douanes à Old Notch) et lui-même entre Old Notch et le Nombril. Réal Martel et Nicole Blondeau ont conservé la responsabilité du mont Écho.

Cependant, en 1990, Réal Martel a mis en route le Sentier National et, ayant trop d’occupations, il a dû quitter les Sentiers de l’Estrie en 1995. À ce moment-là, René Pomerleau était président des Sentiers, Alain Boulanger était trésorier et entre autres bénévoles, il y avait Louise Turcotte et Daniel Martin.

Pour la première fois, il a été possible de marcher de Kingsbury à la frontière du Vermont. Mais l’histoire, bien évidemment ne finit pas là !

La chasse

La période de la chasse qui se pratique au beau moment de l’automne a souvent été vécue comme problématique par les randonneurs et les gestionnaires de sentiers.

Dansles années 80, les montagnes de Sutton était la propriété de la famille Boulanger. La compagnie Domtar était aussi présente sur ces lieux et c’est elle qui accordait les droits de chasse. Ce qui n’a pas toujours été facile. Nicole Blondeau explique : « Au début des années 1990, les Sentiers de l'Estrie ont eu quelques conflits avec le club de chasse Roebuck qui payait un loyer dans la zone Écho, alors que Domtar accordait gratuitement les droits de passage aux membres des Sentiers de l'Estrie. Les chasseurs trouvaient cela injuste, même s’ils utilisaient les sentiers pour se rendre sur les lieux de chasse. À quelques reprises, ils ont détruit la signalisation à l’entrée du sentier et ont menacé des randonneurs. » Pendant les années 80 et 90 il est arrivé que la cohabitation soit difficile et selon Nicole Blondeau « les chasseurs voyaient parfois les marcheurs comme des « granolas » pas assez virils pour faire autre chose que marcher ».

Pourtant, pour faciliter les choses, Réal Martel, qui était aussi chasseur, connaissait les méthodes de chasse et leur recommandait – en vain – d’utiliser les marcheurs au lieu de leur empêcher l’accès des sentiers pendant la période de la chasse. Son idée était la suivante : en préservant une large zone tampon entre les chasseurs et les marcheurs, soit un corridor allant de 500 à 1000 mètres, ces derniers serviraient à faire fuir le gibier et à le rabattre vers les chasseurs. Ces derniers pourraient tous se consacrer à chasser au lieu de « gaspiller » des ressources en tant que rabatteurs. Il faut croire que les clubs de chasse n’ont pas compris son idée car elle n’a jamais été mise en pratique.

Les campings rustiques et un voyage de noces

On voit, dans le deuxième topoguide (1987) que des campings semi aménagés étaient déjà offerts dans la zone Brompton près du ruisseau Elly, et deux au nord et au sud du mont des Trois-Lacs.

Dans la zone Orford, outre le camping du parc, il y avait un emplacement rustique au pied ouest du mont Chauve et un autre un peu au sud du pic du Corbeau, avant d’aboutir à la route 112.

Le long de la zone Bolton, trois campings rustiques étaient offerts aux amateurs de long trek.

Andrée Veilleux et Luc Arsenault, qui avaient l’habitude de randonner en compagnie de Réal Martel et de Nicole Blondeau, se sont mariés en 1988. Ils ont choisi de faire la traversée complète des Sentiers en guise de voyage de noces durant 19 jours à partir du 20 juin. Luc avait initié à la randonnée sa blonde Andrée, grande sportive. Tous deux voulaient relever le défi de l’aventure et de la découverte de nouveaux paysages. Luc : « T’as pas un rond et t’es jeune ; ça va être ça le voyage de noces. Un ami nous avait emmenés au point de départ dans sa vieille Beetles VW ». À la fin du parcours, à Glen Sutton, « on a dû faire du pouce jusqu’à Mansonville un immigrant suisse qui ne parlait pas français les avait embarqués dans sa grosse américaine ». Ils avaient préparé leur itinéraire sur la trace des pionniers, à partir de Kingsbury, où François Poulin les avaient conduits pour leur départ. Ils s’étaient préparés à toutes les éventualités : le froid, le chaud, la pluie, les insectes, la recherche des balises, là où les coupes forestières avaient fait disparaitre le sentier. Luc : « Des fois le sentier était moins tapé et on a marché dans l’eau souvent. Avec des bons bas de laine mérinos qu’on remet le lendemain s’ils n’ont pas séché pendant la nuit. Quand tu marches, tu n’as pas froid aux pieds !» Ils avaient apporté leur nourriture sèche : « on a mangé beaucoup de gruau et de cannes de saumon » raconte Andrée. Lorsqu’ils le pouvaient, ils s’approvisionnaient dans des commerces voisins. Pour filtrer l’eau Luc portait une lourde pompe en céramique.

Les plus beaux souvenirs d’Andrée étaient un campement magnifique sous un ciel d’été clair en haut du mont Sutton et en arrivant au bout du sentier à Glen Sutton, près des lignes américaines, ils ont débouché dans un grand champ de moutarde en fleur. « C’était beau !».

La photo de Luc et Andrée a été utilisée 10 ans plus tard pour illustrer un article écrit par Nicole Potvin pour la revue de la FQM note Réf. : Hors-Piste Plus – été 1989 et repris dans le journal de Montréal (12 mai 1998)

Les coupes forestières

La vie des Sentiers a été marquée depuis le début par les négociations de droits de passage avec les compagnies forestières. Mais ces dernières ne se sentaient pas vraiment liées par ces accords et, à de multiples occasions, le sentier a été détruit. En particulier, la fin des années 70 et le début des années 80 a été un moment très démobilisant pour les membres actifs car de multiples coupes ont fait disparaitre des kilomètres de sentier.

Dans les zones Kingsbury et Brompton, soit le premier tronçon il y avait deux compagnies : Bombardier et Grief Container, dont les propriétaires étaient à l’étranger et qui était représentée sur place, par son agent Monsieur Desmarais avec qui les rapports n’étaient pas faciles. Incidemment le lac Desmarais, à proximité du mont des Trois-Lacs lui doit son nom, en tant que propriétaire des terrains adjacents.

Dans la zone Bolton il y avait eu beaucoup moins de coupes de bois.

Dans la zone Sutton c’était la Domtar qui coupait.

Comme le dit René Pomerleau « On passait notre temps à refaire le sentier. »

Et c’est l’histoire des Sentiers!

Les randos accompagnées et le membership

On a vu qu’en 1981 la mission des Sentiers de l’Estrie s’était élargie de son volet club de marche. Quelques randonnées accompagnées ont commencé à être organisées. Rares au début, elles avaient lieu surtout pendant les belles périodes d’automne et comptaient une dizaine de personnes au plus. Il y avait alors 4 ou 5 sorties offertes, surtout dans le but d’aller chercher des nouveaux membres. « On allait pratiquement les chercher un par un » dit René Pomerleau.

Nicole Blondeau qui accompagnait des sorties avec son conjoint, évoque de très bons souvenirs de ces moments dans la nature avec un petit groupe. Souvent, après la sortie, le groupe se rendait au restaurant pour prendre une bière ou une crème glacée. « Une bonne fois, Luc disparait aux toilettes et ne se montre plus. Après mini enquête on l’y découvre : il avait perdu connaissance! La cause : il avait marché sur une cheville foulée sans rien dire ».

Luc Arsenault, qui pourtant aimait aller seul dans le bois, avait aussi accompagné quelques groupes qui ne comptaient jamais plus de 5 à 10 personnes. « Quand il y a trop de monde dit-il, ce n’est plus de la randonnée. Il faut trouver le juste milieu entre le monde et la nature ».

Les randonnées accompagnées étaient souvent l’occasion de situation spéciales. Daniel Martin raconte, comment au cours d’une sortie menant du mont Écho au mont Sutton, il s’est rendu compte qu’un des marcheurs ne pourrait jamais faire la sortie. Ni une, ni deux : il a raccompagné cette personne à son auto et remonte rejoindre le groupe, tout en s’arrangeant pour arriver le premier au sommet! Très en forme!

Le nombre de membres a varié avec le temps et les aléas.

Plusieurs catégories de membres ont été instaurées (individuel, individuel + FQM, familial, familial +FQM, groupes, honorifiques

Remerciements

Ces notes ont été rédigées à partir de plusieurs sources que nous remercions, non seulement pour leur collaboration mais pour l’enthousiasme et la gentillesse avec lesquelles, elles ont répondu à nos appels.

Ont aussi été utilisés :

Les sigles